Le JNIM et le piège de l’expansion

Rationalité stratégique et dynamiques centrifuges au Sahel et dans les États côtiers

Fiacre VIDJINGNINOU, PhD

Chercheur principal, Béhanzin Institute (Lagos) – Chercheur associé senior, Institut Egmont (Bruxelles) – Enseignant, ENSA Bénin

En moins d’une décennie, le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin a transformé un foyer insurrectionnel malien en une menace transnationale atteignant les États côtiers du golfe de Guinée. Mais cette expansion n’est ni mécanique ni inéluctable. Elle est le produit d’une rationalité stratégique sous contraintes – traversée par des tensions internes que le commandement central peine à maîtriser et par une concurrence jihadiste qui redistribue en permanence les priorités du mouvement.

Un organisme qui administre autant qu’il combat

Fondé au Mali en mars 2017 sous l’étendard d’al-Qaeda, le JNIM s’est imposé en moins d’une décennie comme le principal acteur armé du Sahel central. Les chiffres en témoignent : entre mars 2017 et fin 2025, l’ACLED recense 16 023 incidents violents imputables au groupe, ayant causé la mort de 39 850 personnes au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Bénin et au Togo.i Une trajectoire qui ne doit rien au hasard et tout à une stratégie d’expansion patiente, méthodique.

La géographie interne du mouvement révèle d’emblée sa logique profonde. Ses dix mantiqa – circonscriptions administratives internes – se trouvent quasi-exclusivement sur le territoire malien. Ce n’est pas un détail organisationnel : c’est l’expression d’une hiérarchie implicite, qui fait du Mali le coeur politique du dispositif. Or, sur le terrain, les combattants sont désormais en très grande majorité burkinabè. Ce décalage entre contribution opérationnelle et représentation dans les instances dirigeantes est un vecteur de tensions latentes que les analystes auraient tort de négliger.

Dans ses bastions sahéliens, le JNIM n’administre pas seulement par la violence. Il tranche des litiges par l’intermédiaire de qadis, prélève l’impôt, régule les marchés et les flux de bétail.ii Là où l’État s’est retiré, il s’installe. Cette capacité à structurer un ordre – aussi coercitif soit-il – lui confère une profondeur territoriale que les opérations militaires peinent à dissoudre. On ne reconquiert pas les esprits par des convois blindés.

L’expansion côtière : une présence avant une proclamation

Dans les pays côtiers, la stratégie du JNIM obéit à une logique radicalement différente. Le Bénin, le Togo ou la Côte d’Ivoire ne constituent pas – du moins pour l’instant – des fronts prioritaires. Leur importance est d’abord logistique et économique : arrière-pays de ravitaillement, viviers de recrutement, zones de transit pour les ressources. La discrétion opérationnelle y est longtemps demeurée la règle.

Au Bénin, la première attaque officiellement revendiquée par al-Zallaqa ne date que de septembre 2023. Pourtant, plus de 150 incidents violents attribuables au JNIM y avaient déjà été recensés par l’ACLED. Ce silence traduit un choix stratégique délibéré : s’insérer d’abord dans les économies transfrontalières illicites avant d’occuper bruyamment l’espace. Taxation des flux de bétail, contrebande de carburant, exploitation des ressources du parc W trifontalier.iii L’économie de guerre précède toujours la guerre ouverte.

La courbe des violences au Bénin illustre ensuite ce basculement : 6 incidents entre 2019 et 2021, 66 en 2022, 173 en 2023.iv Ce n’est pas une explosion imprévisible ; c’est l’aboutissement d’un enracinement patient qui a précédé de plusieurs années la visibilité médiatique et politique. Le pays n’a découvert l’ampleur de la menace sur son sol qu’après que celle-ci se soit profondément installée dans ses zones septentrionales. Ce retard de perception est, en soi, une défaillance stratégique.

La tension structurelle entre centre et périphérie

L’une des caractéristiques les plus sous-estimées du JNIM est la tension permanente entre son commandement central et ses échelons locaux. Le groupe fonctionne moins comme une pyramide que comme un réseau : structuré aux noeuds, fluide aux intersections. Iyad ag Ghali y exerce davantage une fonction d’arbitre que de commandant. Un médiateur sahélien familier des instances du mouvement décrit sa fonction comme « beaucoup plus [une] capacité à arbitrer qu’à commander ».v Les initiatives tactiques locales échappent fréquemment au contrôle du grand conseil (majlis al-shura).

L’attaque de Kafolo en juin 2020, dans le nord de la Côte d’Ivoire, illustre cette dynamique. Elle aurait été conduite à l’initiative d’un chef d’unité local, sans validation préalable de l’état-major.vi Rappel temporaire du responsable, puis reprise des attaques : entre directives du centre et initiatives de terrain, la frontière est poreuse. Les 638 incidents recensés au nord du Bénin entre 2022 et fin 2025, malgré des directives de retenue d’Iyad ag Ghali, en sont la démonstration chiffrée.vii La rivalité avec l’État islamique au Sahel, depuis la fin de l’exception sahélienne en 2019, accentue encore cette pression ascendante.viii

Ce que les États côtiers doivent éviter – et faire

Face à cette menace, la tentation des gouvernements côtiers est de reproduire les dispositifs militaires sahéliens : déploiements massifs, contre-insurrection importée. C’est précisément l’erreur à ne pas commettre. L’expérience sahélienne a montré que le déploiement prématuré de forces militaires dans des zones frontalières, sans connaissance fine des dynamiques locales, engendre exactions et arrestations abusives – retournant les populations contre l’État et alimentant le recrutement jihadiste.ix L’outil sécuritaire mal calibré devient le meilleur recruteur du JNIM.

Le jihadisme prospère là où l’État est absent, défaillant ou perçu comme hostile. Les communautés pastorales du nord du Bénin et du Togo – éleveurs peul, Gourmanché, Dendi – sont souvent stigmatisées au titre de présumées complicités, dans un profilage ethnique qui reproduit les erreurs sahéliennes. Ce sont précisément ces populations dont les griefs nourrissent le recrutement du JNIM. Avant de déployer des soldats, il faut cartographier ces vulnérabilités : conflits fonciers non résolus, déficits de services publics, frustrations accumulées envers un État lointain et perçu comme inéquitable.

La coopération régionale est enfin indispensable – et c’est là que le tableau est le plus préoccupant. Le retrait de l’AES de la CEDEAO en janvier 2024 a fragilisé les mécanismes de coordination sécuritaire existants. Toute fragmentation de l’architecture régionale crée des angles morts que le JNIM exploite avec agilité. Reconstruire la confiance entre États sahéliens et côtiers, faciliter les échanges de renseignement, dénouer les tensions bilatérales – Burkina-Côte d’Ivoire, Bénin-Niger – ne sont pas des impératifs abstraits : ce sont des conditions concrètes de la sécurité régionale.

Conclusion

L’expansion du JNIM n’est pas une fatalité. Elle est le produit d’une rationalité stratégique qui peut être analysée, anticipée et contrariée. Les dirigeants du mouvement redoutent la fragmentation interne, pèsent les coûts d’une confrontation ouverte avec des États bien organisés, hésitent avant de franchir des frontières qui pourraient se retourner contre eux. Cette lucidité stratégique doit être mise à profit.

Mais réduire le jihadisme sahélien à une menace militaire demeurerait une erreur d’analyse aussi grave que de l’ignorer. Le JNIM est aussi un acteur politique qui parle à des populations, gouverne des territoires et répond – à sa manière coercitive – à des aspirations que les États ont échoué à prendre en charge. Tant que persistent les frustrations liées à l’injustice, à la marginalisation des périphéries et à l’absence de l’État là où il est le plus attendu, le terrain restera fertile. La réponse sécuritaire, aussi sophistiquée soit-elle, ne peut être que partielle. C’est à ces racines structurelles qu’il faut s’attaquer, avec la même détermination que celle mobilisée pour renforcer les arsenaux.

Références principales

International Crisis Group, Le JNIM et le dilemme de l’expansion au-delà du Sahel, Rapport Afrique N°321, 20 février 2026.

International Crisis Group, Contenir l’insurrection jihadiste dans le Parc W, Rapport Afrique N°310, 26 janvier 2023.

International Crisis Group, Empêcher les jihadistes de pénétrer dans le nord de la Côte d’Ivoire, Briefing Afrique N°192, 11 août 2023.

ACLED, Codebook, 9 janvier 2026, www.acleddata.com.

Nsaibia H., Beevor E. & Berger F., Non-State Armed Groups and Illicit Economies in West Africa : JNIM, ACLED & GI-TOC, octobre 2023.

Nsaibia H. & Weiss C., The end of the Sahelian anomaly, CTC Sentinel, juillet 2020.

De Bruijne K., Conflict in the Penta-Border Area, Clingendael, 30 novembre 2022.

i ii iii iv v vi vii viii     ix

Partager cette publication :

Facebook
Twitter
LinkedIn
Pinterest

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Copyright © 2026 BEHANZIN INSTITUTE | Tous droits réservés

Retour en haut