Depuis 2019, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans ne se contente plus de contrôler des pans entiers du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Il avance méthodiquement vers le sud, pénétrant les forêts frontalières du Bénin, du Togo, de la Côte d’Ivoire, et désormais du Nigeria. Une progression qui n’obéit ni au hasard ni à la simple opportunité, mais à une stratégie d’expansion pensée, documentée, et désormais difficilement réversible.
Le 17 avril 2025, trois positions simultanées de l’armée béninoise sont frappées dans la nuit. Le bilan dépasse cinquante soldats tués – le plus meurtrier depuis que les premières incursions ont été enregistrées au nord du pays, en novembre 2021. Le 29 octobre de la même année, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM)1 – Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin – revendique pour la première fois une attaque sur le sol nigérian, dans l’État de Kwara2 : un soldat tué, un communiqué, un signal. Trois mois auparavant, la direction du groupe avait publiquement annoncé son intention d’y former une katiba3. La mécanique est désormais connue des analystes : le JNIM proclame, puis s’installe, puis frappe. L’Afrique de l’Ouest côtière, longtemps convaincue d’être à l’abri, est maintenant directement dans le collimateur d’une organisation qui compte, selon les estimations les plus récentes, quelque 6 000 combattants aguerris.
Une architecture sahélienne devenue régionale
Fondé en mars 2017 de la fusion de plusieurs factions jihadistes maliennes – dont Ansar Dine d’Iyad Ag Ghaly, la Katiba Macina d’Amadou Kouffa, Al-Mourabitoune et la branche sahélienne d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) -, le JNIM a d’abord consolidé son emprise sur le centre et le nord du Mali avant de progresser vers le Burkina Faso, profitant de la déliquescence progressive de l’État burkinabè, accélérée par les coups d’État successifs de 2022. En moins d’une décennie, le groupe est passé du statut de coalition sahélienne à celui d’acteur régional structurant, dont les katibas opèrent désormais sur un arc géographique allant du sud algérien aux lisières des capitales côtières.
La bascule vers le golfe de Guinée s’est amorcée de manière significative à partir de 2019. Cette année-là, des incidents sont signalés dans le sud du Burkina Faso, jusqu’alors considéré comme un verrou naturel entre le Sahel en proie à l’insurrection et les pays côtiers encore relativement préservés. Ce verrou a cédé. Dès lors, la dynamique s’est accélérée selon une trajectoire que les données de l’ACLED4 permettent aujourd’hui de mesurer avec précision. Dans les seules régions occidentales du Mali – Kayes, Koulikoro, Bamako, Sikasso -, le nombre d’attaques attribuées au JNIM a presque doublé entre 2024 et mi-octobre 2025, passant de 124 à 241 incidents recensés. Dans la région de Sikasso, frontalière de la Côte d’Ivoire, cette progression est encore plus spectaculaire : de 33 attaques en 2024, on est passé à 93 en 2025, soit un triplement en moins d’un an.
La géographie sélective d’une expansion calculée
Ce qui frappe les observateurs avertis dans la progression du JNIM, c’est moins son ampleur que sa sélectivité. Le groupe ne frappe pas au hasard : il choisit ses théâtres d’opération avec une rationalité stratégique que le dernier rapport de l’International Crisis Group s’est attaché à décrypter. Le Ghana demeure, à ce stade, épargné. La Côte d’Ivoire a été frappée entre 2020 et 2022 – les attaques de Kafolo 1 et Kafolo 25 sur la frontière commune avec le Mali en sont les marqueurs les plus éloquents – avant que le JNIM ne suspende paradoxalement ses revendications en territoire ivoirien. Le Bénin, en revanche, connaît depuis 2025 une dégradation sécuritaire sans précédent, avec plus de dix attaques directes entre janvier et juin, dont 95 % portent la signature du groupe, selon le CIRES.6
Cette géographie en apparence surprenante obéit en réalité à une logique militaire et politique rigoureuse. Jean-Hervé Jézéquel, directeur du projet Sahel à Crisis Group, rappelle que le JNIM adapte son tempo en fonction des résistances institutionnelles rencontrées et des gisements de recrutement identifiés. Le Bénin et le Togo présentent un profil particulièrement vulnérable : petits pays longilignes, ils souffrent d’un déficit structurel de connectivité entre leurs capitales côtières et leurs septentrions frontaliers, zones historiquement marginalisées. L’État y est peu présent, les services publics rares, les griefs sociaux nombreux. Le JNIM y trouve exactement les conditions qui ont permis son enracinement au Sahel une décennie plus tôt.
Le complexe WAP, laboratoire de l’expansion côtière
Au cœur du dispositif d’expansion méridionale du JNIM se trouve le complexe des parcs transfrontaliers W-Arly-Pendjari (WAP)7, qui s’étend sur le Burkina Faso, le Bénin, le Niger et le Nigeria. Depuis 2021, le JNIM a transformé cet espace protégé – censé être préservé de toute activité humaine intensive – en véritable sanctuaire logistique. Les parcs W et Pendjari, côté béninois, servent de bases arrière à partir desquelles les combattants lancent des opérations de plus en plus profondes vers le sud du pays. Les données d’ACLED8 montrent que c’est précisément depuis l’est du Burkina Faso – les provinces de Kompienga, Tapoa et Koulpelogo – que le JNIM a progressé vers le Bénin à compter de 2021, et vers le Togo dès 2022.
La porosité des espaces forestiers et leur gouvernance défaillante expliquent la capacité du groupe à s’y mouvoir avec une relative impunité. Les chercheurs du GRIP soulignent que le JNIM ne cherche pas, dans un premier temps, à contrôler les circuits de contrebande qui traversent le complexe WAP – carburant, bétail, or artisanal, médicaments -, mais à se les concilier en monnayant une protection aux trafiquants. Cette « facilitation des affaires » lui permet de s’insérer dans des économies informelles vitales pour les populations frontalières, construisant ainsi une légitimité pragmatique qui précède et prépare l’implantation politique.
La stratégie du « califat par consentement » : au-delà de la terreur
La mutation la plus significative du JNIM au cours des dernières années tient moins à ses capacités de feu qu’à sa doctrine d’implantation. Le groupe a compris que la peur ne suffit plus à consolider durablement une présence territoriale. Il cherche désormais à rallier plutôt qu’à terroriser – une stratégie que certains analystes résument sous la formule de « califat par consentement ». Concrètement, cela se traduit par une offre de services dans des zones d’absence étatique : médiation des conflits fonciers, distribution de vivres, administration de la justice coranique, exécution de petits travaux communautaires. Les communautés qui n’ont jamais connu la présence effective de leur État national se montrent réceptives à ces offres, non par adhésion idéologique, mais par pragmatisme quotidien.
Cette évolution stratégique est concomitante d’une intensification des activités de propagande et de recrutement ciblant spécifiquement les jeunesses des pays côtiers. Les parcs W et Pendjari ont servi de vitrines à travers lesquelles le JNIM a déployé des campagnes de propagande montrant de grands rassemblements de combattants lors de cérémonies ou d’entraînements, selon les données de surveillance publiées par ACLED. Ces images circulent sur les réseaux sociaux et atteignent les jeunes marginalisés des villes sahéliennes et sub-sahéliennes, alimentant un flux constant de nouvelles recrues qui rend le groupe structurellement résilient face aux pertes infligées par les forces armées nationales.
Nigeria, nouvelle frontière : l’effet de dominos redouté
L’entrée du JNIM au Nigeria représente un saut qualitatif majeur dans la dynamique d’expansion régionale. Avec 220 millions d’habitants et une façade maritime sur le golfe de Guinée, le Nigeria constitue un enjeu stratégique d’une toute autre dimension que le Bénin ou le Togo. La revendication du 29 octobre 2025 dans l’État de Kwara – un État du centre-ouest, à plusieurs centaines de kilomètres des zones habituellement affectées par Boko Haram et l’ISWAP dans le nord-est – signale une volonté d’ouverture d’un front occidental entièrement nouveau, distinct des foyers insurgés préexistants. Le chemin passe nécessairement par le Bénin, désormais utilisé comme corridor de transit entre les bases burkinabè et les cibles nigérianes.
Cette évolution place les armées régionales face à une équation tactique inédite. Au Nigeria, les forces armées sont déjà structurellement sursollicitées : la campagne baptisée « brûlez les camps », lancée par Boko Haram et l’ISWAP depuis début 2025 dans le nord-est, a contraint à des repositionnements majeurs, tandis que la stratégie des « super camps » a laissé de vastes territoires ruraux sans protection effective. L’irruption du JNIM dans le centre-ouest du pays ouvre potentiellement un troisième front, dans une configuration géographique où les forces de sécurité peineraient à intervenir avec réactivité.
Des réponses fragmentées face à une menace cohérente
Face à cette progression méthodique, les réponses des États côtiers demeurent fragmentées, prisonnières de logiques nationales qui empêchent la constitution d’un front uni. La CEDEAO, affaiblie par le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger en janvier 2024 au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), a perdu sa cohérence institutionnelle précisément au moment où une coordination renforcée s’imposait. L’Initiative d’Accra9, qui regroupe le Ghana, le Togo, le Bénin, la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso dans un cadre de coopération sécuritaire, peine à se concrétiser faute de financements durables et de volonté politique partagée.
Les stratégies nationales divergent également sur la place accordée au développement comme outil de prévention. Le Togo a engagé depuis 2022 un « Plan d’urgence pour les Savanes » doté de 200 milliards de francs CFA, dont seule une partie a été décaissée à ce jour. La Côte d’Ivoire a inscrit dans son PS GOUV II les régions du Nord comme priorité pour la période 2022-2024. Au Bénin, un plan de développement spécifique pour le septentrion demeure en discussion, sans aboutissement à ce stade. Cette asymétrie des réponses laisse des brèches béantes que le JNIM exploite avec une efficacité redoutable.
Dr Seidik Abba, président du CIRES, souligne avec insistance que les pays côtiers doivent apprendre des échecs de ce qui n’a pas bien fonctionné dans les pays du Sahel. La coopération transfrontalière avec les États de l’AES – même dans un contexte de rupture institutionnelle – reste une condition sine qua non d’une réponse efficace. Car le JNIM, lui, ne connaît aucune frontière administrative.
L’horizon littoral : scénarios et lignes de résistance
La question n’est plus de savoir si le JNIM atteindra les capitales côtières, mais à quelle échéance et selon quelle trajectoire. La débâcle de Tinzaouaten10, en juillet 2024 – où entre 50 et 80 mercenaires du groupe Wagner ont trouvé la mort, révélant leur inadaptation au terrain sahélien -, a certes infligé au groupe des pertes significatives. Mais le JNIM a démontré une capacité remarquable à surmonter ses revers : l’ONU elle-même a noté que le groupe a évité toute vacance prolongée du commandement grâce à une planification minutieuse de la succession, même face aux opérations antiterroristes les plus intenses.
Les analystes de l’Institut Montaigne identifient plusieurs facteurs de résistance spécifiques aux pays côtiers que le JNIM devra nécessairement intégrer dans ses calculs : une présence chrétienne importante qui complique le déploiement d’une rhétorique jihadiste à portée universelle ; des économies plus formalisées qui limitent les opportunités de prédation fiscale ; enfin, des partenariats sécuritaires avec des puissances extérieures – France, États-Unis, Union européenne – encore opérationnels, contrairement à ce que connaissent les pays de l’AES.
Ces lignes de résistance existent. Elles ne sont pas insurmontables. La vraie question que posent les progressions du JNIM n’est pas militaire mais politique : les États du golfe de Guinée parviendront-ils à bâtir des sociétés suffisamment inclusives, équitables et connectées à leurs périphéries pour résister durablement à la séduction d’un mouvement qui promet ordre et justice là même où l’État postcolonial a accumulé les défaillances depuis des décennies ? La réponse à cette question dépassera, de loin, la seule efficacité des postes frontière et des convois militaires.
Sources et références analytiques
ACLED – Armed Conflict Location and Event Data Project (données 2024-2025) · International Crisis Group, rapport Sahel 2025 · GRIP – Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité · Institut Montaigne, série « Sahel : une crise qui s’étend » · CIRES / Dr Seidik Abba, Bénin Intelligent, juin 2025 · IFRI, note Mathieu Pellerin · Fondation Jean-Jaurès, « L’inexorable avancée du djihadisme en Afrique » · Sciences Po-CERI, séminaire « Le JNIM et le dilemme de l’expansion jihadiste au-delà du Sahel »
Fiacre VIDJINGNINOU
Chercheur principal, Béhanzin Institute (Lagos) · Chercheur associé, Institut Egmont (Bruxelles) · Correspondant, Le Monde Afrique
1Le JNIM (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, « Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans ») est une coalition jihadiste affiliée à Al-Qaïda, fondée le 2 mars 2017 lors d’une annonce vidéo diffusée par Iyad Ag Ghaly. Elle regroupe Ansar Dine, la Katiba Macina, Al-Mourabitoune et la branche sahélienne d’AQMI. Le groupe opère principalement au Mali, au Burkina Faso, au Niger et, depuis 2021, dans les pays côtiers du golfe de Guinée.
2Le 29 octobre 2025, le JNIM publie un communiqué revendiquant l’attaque d’une position militaire nigériane dans l’État de Kwara, au centre-ouest du Nigeria, causant la mort d’un soldat. Il s’agit de la première revendication officielle du groupe sur le sol nigérian, État distinct des zones d’opération de Boko Haram et de l’ISWAP dans le nord-est. Cette attaque est d’autant plus significative qu’elle survient trois mois après l’annonce publique par le JNIM de son intention d’y créer une katiba dédiée.
3Une katiba (terme arabe signifiant « bataillon » ou « compagnie ») désigne une unité combattante semi-autonome au sein du JNIM. Chaque katiba est généralement ancrée dans une zone géographique ou une communauté ethnique précise. La Katiba Macina, dirigée par Amadou Kouffa, est par exemple spécialisée dans le recrutement auprès des Peuls du delta intérieur du Niger et dans la propagation vers les pays côtiers.
4Données ACLED (Armed Conflict Location and Event Data Project), octobre 2025. L’ACLED est une organisation indépendante à but non lucratif qui collecte, analyse et cartographie en temps réel les données sur les conflits armés dans le monde. Ses chiffres pour l’Afrique de l’Ouest sont considérés comme la référence méthodologique la plus robuste par les institutions sécuritaires régionales et internationales. Voir : www.acleddata.com.
5Les attaques de Kafolo désignent deux incidents majeurs survenus sur la frontière ivoiro-malienne : Kafolo 1 (10-11 juin 2020), au cours de laquelle quatorze soldats des Forces armées de Côte d’Ivoire (FACI) sont tués dans une embuscade dans le parc national de la Comoé ; Kafolo 2 (janvier 2021), qui fait cinq victimes supplémentaires au même endroit. Ces deux attaques ont été revendiquées par le JNIM et constituent la première démonstration publique de sa capacité à frapper en territoire ivoirien.
6Seidik Abba, président du Centre international de réflexions et d’études sur le Sahel (CIRES), entretien publié par Bénin Intelligent, 27 juin 2025. Auteur de « Mali – Sahel : notre Afghanistan à nous ? » (2021), il est l’une des voix analytiques les plus écoutées sur la dynamique jihadiste en Afrique de l’Ouest. Il souligne que l’expansion du JNIM vers les côtes est « plutôt pensée que circonstancielle », appelant à une coopération structurelle entre pays côtiers et États du Sahel.
7Le complexe W-Arly-Pendjari (WAP) est un ensemble de parcs naturels transfrontaliers s’étendant sur environ 36 000 km², partagé entre le Burkina Faso, le Bénin, le Niger et partiellement le Nigeria. Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, cet espace est devenu depuis 2019 un sanctuaire logistique et opérationnel majeur pour les groupes armés, notamment le JNIM, qui y ont établi des camps d’entraînement et des bases de repli à l’abri des opérations militaires.
8Rapport ACLED, « New frontlines : Jihadist expansion is reshaping the Benin, Niger, and Nigeria borderlands », publié en 2025 avec le soutien du Clingendael Institute. Ce rapport documente la transformation du tripoint Bénin-Niger-Nigeria en zone de conflit actif, analysant les stratégies distinctes du JNIM et de l’État islamique au Sahel Province (ISSP). Il constitue la base de données la plus complète sur l’expansion méridionale du JNIM.
9L’Initiative d’Accra, lancée en 2017, est un cadre de coopération sécuritaire entre le Ghana, le Togo, le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso (suspendu depuis le coup d’État de 2022) et la Mauritanie en qualité d’observatrice. Elle vise à coordonner les renseignements et les opérations militaires transfrontalières contre les groupes armés. Son efficacité demeure limitée par des contraintes financières, un déficit de volonté politique et la dégradation de la coopération avec le Burkina Faso depuis l’avènement de la junte.
10La bataille de Tinzaouaten (juillet 2024) constitue l’un des revers militaires les plus significatifs essuyés par les forces armées maliennes et leurs supplétifs du groupe Wagner depuis le coup d’État de 2021. Des combattants du JNIM ont tendu une embuscade à un convoi mixte FAMa-Wagner dans la région de Kidal, tuant entre 50 et 80 mercenaires russes selon les sources. Cet épisode a durablement affaibli la posture militaire de la junte malienne dans le nord et a renforcé le prestige du JNIM auprès des populations locales.



